Enseignement à un samourai

Maître Daichi au samuraï Kikuchi

(à son ordination de Bodhisattva)

Si à propos du problème fondamental de la vie et de la mort, vous voulez éclairer votre lanterne et avoir une certitude, il faut en premier lieu vous référer à Mujo[1]  Bodai Shin[2]  : la Sagesse inégalée du Bouddha.

Que signifie Bodai Shin ? C’est l’esprit qui profondément observe mujo. Mujo, c’est-à-dire l’impermanence, l’éternel changement de toutes choses. De tout ce qui vit, soumis aux actions antagonistes et complémentaires des deux pôles yin et yang, en chaque point de l’espace entre le ciel et la terre, rien n’échappe au changement et à la mort. Mujo ne cesse pas un instant de vous épier, et il passe à l’attaque brusquement, avant que vous vous en rendiez compte. C’est pourquoi le sutra dit : « Cette journée s’achève, avec elle doit finir votre vie. Voyez, par exemple, la joie naïve du poisson dans la flaque d’eau, une joie pourtant bien menacée. »

Vous devez vous concentrer, et vous consacrer entièrement à chaque journée, comme si vous deviez éteindre le feu dans vos cheveux. Vous devez rester prudent, vous souvenir de mujo et ne jamais faiblir. Si votre vie vient à tomber sous la coupe de l’horrible démon de mujo, vous avancerez solitaire sur le chemin de la mort, sans compagnon, sans même la présence de votre femme et de votre famille. Même les palais ou la couronne royale ne pourront suivre votre corps mort. Votre conscience compliquée qui s’attachait si fort et jouissait tant de l’amour charnel et des réalisations matérielles, se changera en une forêt de lances ou en une montagne de sabres.

Et toutes ces armes vous provoqueront bien des troubles et vous attireront bien des revers à mesure que vous cheminerez. Elles briseront votre corps en pièces et déchiquetteront votre âme. A la fin, descendant dans les profondeurs obscures de l’enfer, entraîné par le poids et la nature de votre karma, vous renaîtrez dix mille fois ou mourrez dix mille fois, empruntant la forme de tous les démons infernaux qui correspondent aux divers aspects de votre mauvais karma. Chaque jour, vous souffrirez pour toute l’éternité.
Donc, si comprenant tout cela, vous demeurez pourtant incapable de réaliser que votre vie n’est rien de plus qu’un rêve, une illusion, une bulle, une ombre, à coup sûr vous finirez par regretter cette souffrance éternelle subie dans le domaine terrifiant de la vie et de la mort. Celui qui cherche l’authentique voie spirituelle du Bouddhisme doit commence par enraciner mujo dans son cœur.

Votre mort viendra bientôt : n’oubliez jamais cela d’un instant de conscience à l’autre, d’une inspiration à une expiration. Si vous n’êtes pas ainsi, alors vous n’êtes pas réellement celui qui cherche la vraie Voie. (…)

Ainsi en zazen, il n’y a ni mystère spécial ni motivation particulière. Mais, par zazen, votre vie très certainement s’épanouira et sera plus parfaite. Donc, vous devez abandonner toute intention, renoncer à atteindre un but, quel qu’il soit, pendant zazen.

Où donc dans votre corps et dans votre esprit se trouve la vraie méthode pour vivre et pour mourir ? Vous devez comprendre de quoi il s’agit par une profonde introspection. Si vous trouvez votre ego spécial, je vous en prie, montrez le moi. Si vous ne le trouvez pas, alors, je vous en prie, continuez à le garder et à le protéger fidèlement et oubliez donc celui qu’habituellement vous montrez à votre entourage.

Très naturellement alors, au bout de quelques mois, de quelques années, vous pourrez automatiquement et inconsciemment pratiquer gyodo (la vraie Voie) avec tout votre corps, sans effort de volonté.
Gyodo ne signifie pas seulement pratiquer une voie particulière ou se plier à des cérémonies spéciales, mais c’est s’appliquer à toute chose dans la vie quotidienne ; marcher, se tenir debout, s’asseoir, se coucher, même se laver le visage, se rendre aux toilettes, etc.
Tout doit devenir gyodo, le fruit du vrai Zen. Toutes les actions vivantes du corps et tous les gestes doivent s’harmoniser avec la signification du vrai Zen. Votre conduite et tous vos comportements doivent suivre l’ordre cosmique, inconsciemment, naturellement, automatiquement.

Même quand toutes les existences de la terre, l’eau, le feu, le vent, et tous les éléments se désintègrent, même quand les yeux, les oreilles, le nez, la langue, le corps et la conscience sont dans l’erreur ; même quand les complications de vos bonno[3]  engendrent des turbulences qui s’élèvent et roulent dans l’esprit comme les vagues houleuses de l’océan.

(…) Presque tous les débutants font l’expérience, et si souvent, de kontin et de sanran[4]. Cela, parce que durant zazen, leur conscience et zazen sont deux états distincts et qu’ils s’opposent à leur zazen.
Il ne faut pas pratiquer zazen consciemment, en le voulant.
Ils feraient mieux de pratiquer calmement, naturellement, sans aucune considération de ce qu’ils sont, de leur propre conscience, de ce qu’ils entendent ou ressentent. Et ainsi n’apparaîtrait jamais l’ombre la plus légère de kontin et de sanran.

Quelquefois, quand vous pratiquez zazen, un grand nombre de démons peuvent surgir dans votre esprit et perturber votre zazen. Pourtant, à partir du moment où vous ne pratiquez pas la Voie consciemment, ces démons disparaissent. Avec un longue expérience, et grâce aux mérites infinis de zazen, vous comprendrez tout cela inconsciemment : tout comme dans un voyage, la route longue et périlleuse met le cheval à l’épreuve et donne l’occasion d’apprécier sa force et son énergie.

Ce n’est pas non plus du jour au lendemain que nous sommes sensibles à la bonté des personnes avec qui nous vivons. Sur la voie du B, vous devez conserver l’espérance éternellement, sans jamais vous lasser, que ce soit dans le bonheur ou dans l’infortune.
Alors, vous serez l’un de ceux qui sont authentiquement responsables de la Voie.

Voici le point le plus important :

C’est en nous-mêmes que se trouve la racine, l’origine de la vie et de la mort.

  1. [1] Impermanence
  2. [2] Esprit d’éveil
  3. [3] Illusions
  4. [4] Kontin (l’endormissement, la torpeur) et sanran (l’excitation, la dispersion) sont les deux principaux obstacles à la pratique de zazen.
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